Des vacances sur la fine pluie d'octobre.
J'ai cessé le dialogue, j'ai passé l'âge sacré de la jeunesse et j'aurais dû faire plein de nouvelles rencontres dans cette nouvelle école et pourtant, je suis plus seul que jamais. Au matin le silence est étrange et du matin au soir je ne sais pas quoi faire de mon corps. Je me cache, me réfugie, je marche vite. Je travaille peu mais les journées s'allongent quand même, je fais du théâtre, beaucoup, beaucoup trop, dans toutes les langues, je joue jusqu'à parfois ne plus m'amuser, crée aussi, je tente, et puis je vais voir de temps en temps, comment les autres font la danse.
Je passe mon temps à rêver des villes étrangères, toutes ces sonorités magiques qui m'appellent, de l'inconnue à la vieille connaissance. Rien, rien ne me retient ici même plus un souvenir, rien, personne, alors je rêve. Je rêve que je me cache à l'autre bout du globe je rêve que la vie là-bas est différente d'ici je rêve que tout est nouveau pour être juste ailleurs qu'ici.
Je suis rentré depuis à peine un mois et c'est comme si la Chine n'avait pas existé. J'écoute fip, bois du café au lait avec deux sucres le matin et de la vodka tard dans la nuit.
Tout ce qui a changé, c'est que je me réveille dans le lit et la chambre de mon adolescence, les oiseaux ont remplacé le bruit de la vie les mots des gens, je prends le rer à heure fixe le matin car il n'y en a que deux par heure, j'arrive avec un quart d'heure d'avance dans une école où je me perds toujours, mes salles de cours s'affichent sur un écran dans le hall, les journées m'épuisent tant je suis loin de tout.
En une semaine il y a eu Barcelone et puis Carcassonne juste pour une heure, Toulouse et puis Bordeaux. J'imaginais Barcelone un peu comme l'Italie mais il n'y avait pas ni l'odeur de printemps ni la beauté de Rome. A Bordeaux, les promenades seul sur les quais m'ont donné envie d'y vivre un instant, juste un instant, juste y dormir une nuit et puis, me lever un dimanche matin, marcher jusqu'à la berge et acheter un pain au chocolat aux amandes.
Demain j'irai visiter le port du Havre en imaginant être un marin.
Je n'avais pas eu le courage d'écrire le retour. Je suis revenu il y a bien longtemps maintenant mais je ne sais pas exactement il y a combien de temps. Je suis toujours ailleurs.
Au retour Pékin n'avait plus tout à fait la même couleur. Elle avait un peu plus la saveur des étés qu'on improvise, les routes ensablées ajoutent de la poussière à la brume, le ciel était bleu alors qu'il est toujours laiteux d'habitude, Pékin avait un peu plus le chant des grillons qui s'infiltre dans la salle de bains en été.
Quand elle m'a dit que la prochaine fois que nous nous reverrions ce serait en France, j'ai doucement acquiescé, il faisait presque frais, il n'y avait plus personne, et juste le bruit des voitures qui parcourent les grandes avenues. Elle m'a dit de ne pas être aussi triste, je n'avais rien dit pourtant, on était là à se regarder, se dire que c'était la fin mais bon, comment y croire, dans le taxi je n'entendais plus rien, je ne voyais plus rien, I guess it's goodbye, après tout. C'était dans le contrat.
On ne revient pas vraiment d'un voyage comme celui-là de toute façon.
Il y aurait pourtant tant de choses à dire sur juillet.
Je suis arrivé là et je ne sais pas, je ne sais pas ce que je fais dans ces bureaux, je suis arrivé là par hasard et puis, ce n'était pas du tout ce que je voulais. Je ne sais pas ce qui a pu se passer, je vois les jours défiler et je ne sais pas ce que j'en retiendrai, au retour, et puis deux ans après, et puis dix ans après. J'ai l'impression d'être là par accident et de tout laisser filer.
Je ne retiens rien, je suis à Shanghai depuis deux semaines et j'ai déjà perdu le goût du métro de Pékin, l'odeur du tofu et des brochettes quand la nuit est tombée, j'aurai bientôt oublié mon numéro de chambre, la couleur des temples restaurés à la hâte. Je ne sais pas vraiment où je suis, au fond, quelque part sur le littoral, quelque part dans le centre de la ville, au-dessus des lumières et en plein dans la brume.
Je suis parti a Hangzhou, cinq jours, dans une école de langues, les enfants jouaient dans les couloirs, dans l'immeuble, ils n'ont pas de cour de récréation alors ils courent dans les couloirs, il y a une petite fille qui me pince le nez et puis au fond de la petite salle, la fenêtre qui donne sur des taudis, ils font penser aux hutong de Pékin, je suis parti à Hangzhou vérifier le proverbe, au ciel il y a le paradis, et sur terre il y a Hangzhou, il n'y a pourtant que des touristes, et de la brume comme partout, des kfc et des starbucks à la pelle, et puis un lac, gigantesque, magnifique, dévoré du matin au soir par des bateaux de plaisance.
Et puis hier je suis revenu, au milieu des tours, de la foule, il faisait nuit, et du fond du taxi, je regardais danser une ville qui n'est pas la mienne, qui ne sera jamais la mienne, et qui m'a deja oublié.
Finalement il y aura bien l'avion pour la Chine samedi prochain, vers l'inconnu. Rien n'est préparé il y a comme des milliards de choses à préparer, faire une procuration à la banque, changer de l'argent, acheter un cadeau, rembourser des gens, déménager, faire une convention de stage, appeler Orange, me couper les cheveux.
Finalement à la fin de la semaine les au revoir seront des adieux, je quitterai Paris pour faire ma rentrée à Champs-sur-Marne, au milieu de rien comme je l'ai un jour tant souhaité. Je vais faire mes cartons et ils resteront cette fois à la maison puisque je n'ai nulle part où habiter. Je voudrais encore une fois faire une colocation à Paris mais il n'y a jamais personne, il y a les gens qui sont motivés un moment et puis qui oublient et trouvent autre chose. Je vais quitter Paris pour Champs-sur Marne et quitter les pas perdus au soir, la rosée du matin sur le parc, le tintement sonore du tram et les verres en terrasse quand arrive l'été.
Finalement je me suis fait une raison, je dirais pour de vrai cette fois-ci, tu dirais il était temps, et j'aurais voulu que nous nous pardonnions avant que je ne parte à l'autre bout du monde.
Finalement je ne pensais pas que ce serait si difficile, de quitter Paris.
en face de soi, rien
juste les nuits infinies
au bout du souffle

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Oh au fait
je l'AI
gnihihihihi
Un oiseau
S'est posé sur tes lèvres
L'as-tu senti ?
De temps en temps je tombe tout au fond de mon café au lait. De huit heures à minuit, je fais comme un devoir l'effort intellectuel de l'évasion permanente, et pourtant on se surprend tous de temps à autres à examiner notre existence minable et répétitive et notre conquête du monde qui a cessée au moment où elle s'est résumée à des billets d'avion non remboursables chez Air France. Un jour sur deux on se demande quelle est l'essence profonde de la canette de coca-cola vide qui traîne sur le bureau et comment la structure désordonnée des polycopiés d'aide multicritère à la décision et de discrétisation d'équations aux dérivées partielles va m'aider à être davantage moi-même. On se met face à ce vide gigantesque pour le défier du regard alors que lui s'en fout. Et l'autre jour sur deux, on ne renoncerait quand même pas à l'odeur d'un expresso à la pause pour aller conquérir l'Alaska par temps couvert. On s'infiltre à travers les fissures du mur face à soi. On a quand même bien le droit de s'abreuver de culture et de se construire des mondes avec un thé bien chaud dans les mains.
J'ai longtemps pensé que le premier jour valait plus que le deuxième. Jusqu'à me dire que "tenter la réappropriation des formes aliénantes de la culture contemporaine" et se prendre pour Warhol était tout de même un plan de survie beaucoup plus intéressant.
On n'aura peut-être pas de grand soir, mais on peut quand même espérer des petits matins.
Tout ça pour dire que du coup, je pense que je vais acheter un reflex.
tu vois je t'ai dit
que je n'avais plus
besoin
d'écrire
mais c'est faux
je n'en ai
jamais eu
besoin
et puis je
n'écris pas
vraiment
en réalité
c'est juste que maintenant
je préfère
garder les bêtises
pour
nous ?
je ne veux plus
être triste
ou faire comme si
ni raconter
le passé
en permanence
je ne veux pas
donner des mots
à n'importe qui
des mots
qui ne valent rien
et qui sont si vite
oubliés
je préfère
laisser en lieu sûr
ceux qui sont
importants
oh bien sûr
le temps qu'il a fait aujourd'hui
ou les petites histoires de rue
ne sont pas vraiment importants
mais bon
...
je dois grandir un peu
à la fin !
et grandir
c'est aussi
se taire
souvent
alors je me tairais
avant de dire
n'importe quoi
et puis on arrêtera
de parler des histoires
qui n'ont jamais existé
et on fera comme si
on était grands
Pour moi, il y aura un avant et un après.
... Je ne me sentais pas bien, à présent j’ai ressuscité, ma santé s’améliore, et si je ne travaille pas encore à l’heure actuelle comme je le devrais, c’est la faute au froid (il fait 11 degrés dans mon bureau), à la solitude et à la paresse, laquelle est née en 1859, c’est-à-dire un an avant moi. Néanmoins, je compte me mettre à la pièce après le 20 février, et l’avoir finie pour le 20 mars. Dans ma tête, elle est déjà toute prête. Elle s’appelle La Cerisaie, en quatre actes, au premier acte, on voit des cerisiers en fleur par la fenêtre, un jardin entièrement blanc. Et des dames en robe blanche.
Bref, Vichnevski va beaucoup rire – et, bien sûr, sans savoir pourquoi.
Il neige...
(Lettre de Tchekhov à Stanislavski du 5 février 1903)